Réfugiés syriens: L'urgence de se reconstruire
Al-Ahram Hebdo
16/01/2013
http://hebdo.ahram.org.eg/News/1403.aspx

Ils sont près de 300 000 à s’être repliés sur l’Egypte pour fuir des combats traumatisants. Leur adaptation à cette nouvelle vie passe par le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés où d’importants soutiens, notamment psychologiques, leur sont apportés.

Elle n’a que cinq ans, et pourtant elle ne peut effacer de son esprit les images du conflit qui a contraint sa famille à fuir la ville assiégée d’Alep au nord-ouest de la Syrie. « La nuit, je n’arrive pas à dormir. J’ai toujours en tête ces images de soldats qui tirent depuis le toit des maisons », murmure la petite fille traumatisée. « Il y avait des tirs de roquettes partout et nous avions peur tous les jours », ajoute la petite Hoda qui partage avec sa famille un appartement avec une autre famille syrienne dans le gouvernorat de Damiette, où 300 réfugiés similaires se sont installés. « Tous les jours, il y avait des pannes d’électricité dans notre immeuble. Les prix avaient augmenté considérablement. Les magasins étaient fermés et il était impossible de se procurer du pain ou du lait. Ma fille Hoda pleurait tout le temps parce qu’elle avait faim. J’ai dû vendre mes bijoux et plusieurs objets de valeur pour fuir le pays », rapporte la mère de la petite fille. Hoda et sa mère comptent parmi les quelque 200 982 réfugiés syriens arrivés en Egypte depuis le début du conflit syrien en mars 2011, dont 14 400 enregistrés auprès du Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés en Egypte (UNHCR).

Chaque jour, des Syriens fuient leur pays. Leur nombre est en recrudescence. Comme des milliers d’autres qui ont trouvé refuge en Egypte, la mère de Hoda s’est adressée à Caritas, l’une des 24 ONG travaillant sur le sujet des réfugiés en Egypte. Ces organisations non gouvernementales, dépendant du UNHCR, sont répandues aux quatre coins du pays.

Comme Hoda, un grand nombre d’enfants souffrent de traumatisme. Ils ont du mal à effacer certaines images terrifiantes de leur esprit. Les actes de violence commis contre le citoyen syrien ont engendré beaucoup de maladies. « 40 % des enfants que nous avons reçus en consultation présentent des symptômes de stress post-traumatique, telles la peur du noir, l’angoisse et l’agressivité. 35 % des Syriens qui se sont présentés à l’ONG souffrent de maladies psychologiques. 90 % d’entre eux ont besoin d’aide psychologique et 10 % souffrent de dépression », précise Dr Magdi, travaillant auprès de Caritas qui fournit un soutien psychologique, social et financier à des milliers de réfugiés syriens pour les aider à se reconstruire.

Mayssoune, une conseillère sociale, est en relation étroite avec beaucoup de Syriens en Egypte. Elle déclare : « Beaucoup de Syriens souffrent de l’alopécie, une maladie qui accélère la chute des cheveux. Cette maladie est liée à des problèmes d’ordre psychologique : stress chronique ou choc émotionnel ».

Les enfants syriens ont été témoins de meurtres, tortures et bien d’autres atrocités. Ils sont traumatisés par le conflit qui secoue leur pays depuis plus de dix-huit mois. C’est pourquoi ceux dont l’âge varie entre 8 et 12 ans souffrent d’énurésie. « Mon frère âgé de 11 ans fait aujourd’hui pipi dans sa culotte. Je l’ai emmené voir un psychiatre, mais sans résultat. Cela a commencé dès notre arrivée en Egypte », raconte May, âgée de 18 ans. Cette jeune fille est venue seulement en compagnie de son frère. Ses parents qui sont restés en Syrie ont senti que la vie de leurs enfants était en danger. « Sans doute, le fait de faire pipi dans sa culotte est un symptôme qui exprime une grande souffrance, difficile à vivre. De plus, cet enfant n’a pas supporté la séparation avec ses parents. Ce qui se passe est normal pour un enfant de cet âge. Ce genre d’enfant a besoin de soins spécialisés pour essayer de lui faire oublier les scènes de violence qu’il a vécues », analyse Mayssoune.

Sentiment de culpabilité

Outre les atrocités dont ils ont été témoins, les réfugiés souffrent le plus souvent d’un sentiment de culpabilité, du fait qu’ils ont abandonné des membres de leur famille sur place et dont ils n’ont plus aucune nouvelle, explique Mariam Sarwat, conseillère sociale de Caritas. C’est le cas des femmes arrivées en Egypte avec leurs enfants et qui ont laissé derrière elles leurs maris. Plusieurs d’entre elles ont déjà perdu un conjoint, un frère ou un de leurs enfants devant leurs yeux. « Très étrangement, explique Mayada, ce n’est plus à leurs enfants qui sont morts qu’elles pensent, mais à ceux qui sont encore en vie et qu’elles espèrent retrouver sains et saufs oubliant presque tout ce qu’elles ont perdu ». Une angoisse que partage aussi une autre mère syrienne qui confie : « Je suis toujours angoissée, j’ai des difficultés à respirer », avant de nous faire remarquer que même ses enfants sont devenus extrêmement nerveux parce qu’ils veulent retourner en Syrie. C’est aussi son souhait. « Je suis arrivée avec mes deux fils et j’ai laissé mes deux filles en compagnie de leur père en Syrie. J’ai un calcul rénal et c’est extrêmement douloureux. Depuis notre arrivée en Egypte, je souffre énormément.

Je dois subir une intervention chirurgicale en urgence. Nous sommes encore traumatisés par la situation que nous avons vécue en Syrie », ajoute-t-elle.

Les associations qui travaillent pour le UNHCR redoublent d’actions d’assistance vis-à-vis des réfugiés syriens en Egypte : aide médicale et psychosociale. Le plus important est de trouver une école où inscrire les enfants de ces réfugiés. « On veut que l’enfant vive son enfance normalement au milieu de beaucoup d’autres comme lui, tout en essayant de soigner son anxiété et guérir son stress », affirme une conseillère sociale syrienne, qui a requis l’anonymat, comme plusieurs autres de ses compatriotes. Car les enfants de réfugiés ont tout autant besoin de soutien psychologique, que de participation à des activités sociales.

D’ailleurs, les responsables du HCR ont ouvert des garderies d’enfants dans chaque ONG où ils peuvent participer à différentes activités, telles qu’apprendre à chanter, faire du dessin ou du théâtre ... pour atténuer les souffrances vécues.

Heba Diab, activiste, est très connue dans son pays et dans la communauté syrienne vivant en Egypte. Elle a édifié un centre de solidarité, situé dans la ville du 6 Octobre, qui a vu le jour mi-novembre dernier. Le principal objectif de ce projet est d’améliorer l’état psychologique et de santé des réfugiés syriens, et ce, par une prise en charge gratuite. Nizar, sa femme et leurs enfants ont dû fuir la Syrie où le viol était devenu monnaie courante. Le gouvernement utilise cette arme pour humilier, terroriser et réprimer le peuple. Les victimes sont des hommes, des enfants et en majorité des femmes de tout âge. Très peu sont celles qui ont eu le courage de témoigner. « Au sein d’une communauté où les moeurs priment sur les droits, cet acte d’agression sexuelle est gardé sous silence car c’est l’un des tabous le plus pesant dans la société orientale », confie monsieur Eklilo, responsable de l’Association PSTIC. C’est au sein de cette ONG que des Syriens se sont présentés pour assister aux séances de sensibilisation à la santé psychique. Au total, une vingtaine de personnes, toutes des réfugiées de Homs (centre industriel et économique de grande importance et fief de la révolte syrienne), sont venues écouter ce que l’équipe PSTIC a d’important à leur dire. L’objectif de ces séances de sensibilisation est de leur offrir la possibilité de s’exprimer. « De ce fait, nous déployons d’immenses efforts pour les sécuriser et les aider à briser le silence », souligne la thérapeute. Sima, de nationalité syrienne, les voit une fois par semaine. Désignée par le HCR, elle est l’une des psychologues présentant des séances de thérapie collective, familiale ou individuelle, selon les besoins exprimés. « Comment peut-on reconnaître les symptômes de la dépression ? », demande-t-elle aux participants après une brève présentation au cours de laquelle elle va longtemps insister sur le respect de l’anonymat et de la confidentialité, et sur les conditions sociales ou politiques des participants. Sima s’assoit à côté d’eux et les écoute attentivement. « Moi, je n’arrive plus à dormir », lance enfin une mère, encouragée par les propos rassurants de la psychologue. La cinquantaine, les rides du front creusées par l’angoisse, elle confie son désarroi : sa fille de 17 ans, nouvellement mariée, est restée en Syrie avec son mari. Malgré la présence de ses huit autres enfants à ses côtés, elle reste inconsolable. « J’ai la gorge continuellement serrée. Un peu comme si j’avais une corde attachée autour de mon cou », dit-elle.

Selon la psychologue, ce sont des signes d’extrême anxiété qui sont perceptibles chez le groupe de réfugiés. Ils sont dus à des accumulations de situations stressantes, ou encore à une mauvaise adaptation à leurs nouvelles conditions de vie en Egypte. En dépit de sa formation professionnelle et de son expérience de plusieurs années, la thérapeute n’a pas échappé à la déstabilisation et au choc psychologique. « Rien qu’à voir les photos montrées par les patients ou à entendre les récits de torture, je suis choquée », conclut-elle.